dimanche 16 décembre 2007

Cyclotourisme à Paris

Mercredi 14 novembre 2007. Orly sud. 12h45.
« Connard ! J’étais là avant ! Mais… Hey ! Espèce d’abruti ! Poussez vous… Font chier… Mon pied ! Merde. Hé. Ho. Gros con ! Putain. » Pas de doute. Atterrissage réussi. Bienvenue en France. J’avais simplement oublié le langage fleuri du Latin parisien. « Un mouvement social perturbe actuellement le réseau ferroviaire de la SNCF et de la RATP. Merci de votre compréhension…» Le message enregistré en boucle et dans plusieurs langues apportait l’explication aux naïfs qui n’avaient pas suivi l’actualité du jour. Pour autant, l’hôtesse d’accueil ne savait pas trop quoi répondre aux fameux usagers pris en otage par les rouges des transports. J’en faisais partie. Des usagers. Pas forcément des rouges. Les rares taxis avaient été pris d’assaut par le vol d’Oran arrivé 20 mn plus tôt.
Bref. Mon après midi, que je pensais partagée entre le Grand Palais et l’expo Courbet, le cinéma et le dernier Coppola, une librairie et des livres partout, s’annonçait toute autre.

En guise de réjouissances culturelles, j’avais à traîner péniblement une valise et à user mes semelles sur les trottoirs parisiens. Et pas question de flâner, nez en l’air, à humer la liberté gagnée et profiter du soleil. Que nenni ! Le parcours du piéton à valise et roulettes demande une attention de tous les instants. Le cabot à mémère n’est pas un mythe. Je les ai rencontrées. Elles sont partout ! Maîtresses de Paris sur leur Chiottodrome impitoyable pour le piéton provincial et rêveur. C’est ainsi que j’arrivais enfin à destination, avant la nuit, épuisé, fourbu, dans mon nid au 5e sans ascenseur, rue Daval. Le triptyque moules frites bières de la brasserie du coin, s’imposait pour clore ce premier chapitre et préparer les lendemains qui, peut être, ne chanteront pas.
Jeudi 15 novembre. 6h55. La Bastille se dresse fièrement sur sa place, pivot des passants pressés et survoltés. Au menu de ce deuxième jour de grève, j’allais pouvoir, moi aussi, me frotter à la réalité du quotidien gris des parisiens. Rendez-vous professionnel important, conclu un mois plus tôt, je ne pouvais me permettre la moindre fantaisie ou retard. Pas de souci. J’étais déterminé. Même si la bise du matin dans sa brume m’incita à tenter l’aventure RATP en premier lieu. Après tout, avec plus de 2h30 de marge, je pouvais me permettre de voir venir. Un pain aux raisins, mon journal sous le bras, les mains dans les poches, je décidai d’user mon capital patience dans l’attente de l’improbable rame de métro. Confiance et assurance de mise, j’avais repéré les deux roues, succès du moment, les Vélib’ de Paris rangés près de la bouche de métro. Solution de repli à laquelle, je résolus, une demi-heure plus tard, de me ranger à mon tour. Le métro était bien dans la catégorie «improbable ». Ce qui l’était moins, pour moi, c’était la disparition des vélos pendant mon attente sous terre. Plus une seule bicyclette à disposition. Je sentis, assez rapidement dois-je dire, un petit vent de panique mêlé à celui pas moins froid de l’air ambiant me traverser l’échine. Mais à jeter des regards perdus de tous côtés, je vis comme d’autres en proie au même stress, une station vélib’ faubourg St Honoré. Clair. Je n’étais pas seul sur le coup. La queue de bonne taille derrière la borne illustrait le succès de l’opération (deux) roue de secours. La lecture scrupuleuse du mode d’emploi, des consignes à suivre et des codes à saisir ne pouvaient qu’entraîner cohue et impatience de ces cyclistes improvisés pas obligatoirement technophiles.
Premier enseignement que je délivrerais aujourd’hui en forme de conseil aux néophytes : Surtout, ne pas oublier de repérer son vélo et son numéro AVANT de se lancer dans le mano à mano avec la borne. Et oui, comme au loto, tous les numéros ne sont pas gagnants. Malheur à celui qui saisit, comme moi, un vélo au pif qui se trouve être à plat, sans selle. Bah. Inutile de maugréer. Comme au jeu de l’oie, il s’agit bien d’un simple retour à la case départ.
Fort d’une inspection en règle des engins susceptibles d’accueillir mon fessier du matin, je découvrais, à mon insu, un second enseignement : Les pros abonnés à l’année dispensés du passage à la borne, peuvent, en moins de deux secondes, avec leur sésame, retirer un vélo et filer avec, fissa, sans autre formalité. Pas même un bonjour, ni le moindre merci. Conseil bis. Toujours avoir en mémoire un numéro de secours et ainsi éviter le déboire de l’enseignement premier. Passés ces obstacles et pièges, je vous laisse imaginer la joie, l’excitation, pour ne pas dire la jubilation quasi explosive, quand enfin, délivré du joug de la formalité administrativo-technologique, je me retrouvais, quasi par enchantement, dans les rues de Paris, à pédaler et à siffloter tel le plus heureux des hommes. Quel bonheur, oui ! Déambuler sur les quais de la Seine, admirer et saluer, comme il se doit, Notre Dame, saint Michel et consorts, tout en narguant le sort des embouteillés à moteur qui pestaient de la congestion ambiante. Mais si la vie est belle, il n’en reste pas moins que le fond de l’air est, lui, ce matin, plutôt frais. Très frais même au fil des minutes et des pots d’échappement respirés. Et si l’habit ne fait pas son moine, le costume cravate ne fait pas automatiquement son cycliste. Je ne crois pas qu’il soit d’ailleurs en vente aux côtés des cuissardes ou des laines polaires dans les rayons des équipementiers sportifs. Enfin pour chasser la goutte au nez, pas question d’imiter les cyclistes du Tour de France en utilisant ses doigts, de toute façon, engourdis. La réalité de la situation commençait à estomper l’euphorie des premières minutes au profit d’un sentiment de vexation bien plus sombre. Le boulevard St Germain devait être remonté. Pas descendu. Ma faiblesse pour le choix de la pente facile me perdra. J’avais fait une simple boucle, revenant à portée de la place Bastille, oui, au point de départ. Passée la contrariété du boulevard à remonter en sens contraire, je retrouvais enfin l’itinéraire étudié avant le départ. Rue de Sèvres, puis rue Lecourbe…toute droite et nettement moins attractive que les quartiers précédents. Pffh. Tout Paris était à présent sur le pont et dans les bouchons, dans une effervescence proche de l’hystérie collective. Les jurons fleurissaient à chaque coin. La mauvaise humeur ambiante allait bon train parce que justement resté à quai. Mais bon an mal an, après une série de slaloms en règle, j’apercevais enfin le siège de mon agence. 9h20. Dix minutes d’avance sur l’horaire. Il ne me restait plus qu’à ranger mon vélib’ en toute sécurité. Apparemment, il n’était pas dans les habitudes locales de laisser un clou dans un hall d’entrée de bureaux. Un autochtone me fit comprendre qu’au vu du tarif de location, un vélib’ ne se garde pas mais se rend. A Issy, rien de tel. Le vélib’ se vit intra-muros. Il me fallait revenir à la dernière porte et momentanément tourner le dos à mon rendez-vous. Porte de Versailles. La station vélib’ non sans rappeler une vente à la criée d’un marché, constituait un site de regroupement spontané de cyclotouristes venus des 4 coins de Paris. Autre forme de bouchon. Nouvel enseignement. Un vélib’ se rend certes, mais à une attache libre. Faute de place, je devais rebrousser chemin à la recherche d’une autre station. Quand au final le vélo est enfin déposé, on se retrouve, certes soulagé d’un poids mais avant tout et comme beaucoup d’autres, à pied, loin de son lieu de rendez-vous après y avoir été tout près et en avance. C’est quand même très con d’arriver en retard à cause d’un véhicule à garer. Quand on sait qu’il s’agit d’une bicyclette, ça peut prêter à sourire. « Euh.. Désolé, j‘ai pas trouvé de place pour garer mon vélo. J’ai dû retourner rue Lecourbe, 3 bornes plus loin… Si-si. Je vous garantis. Pas une place. »

17h. Soulagé par l’entretien somme toute positif, je repartais guilleret à la recherche de mon moyen de locomotion du jour. Porte de Versailles. La même qui affichait complet le matin n’affichait plus grand chose le soir. Rien. A part deux à plat. Je décidais de m’installer avec mon canard à proximité de la station. Ne pas bouger, prendre mon mal en patience et scruter l’arrivée de cyclistes à vélib’. 12 minutes chrono. Un peloton de Hollandais arriva à point nommé. Des vélos en pagaille. Un bonheur pour celui qui transi de froid n’en pouvait plus de ses cent pas et de ses brèves du palmipède. Je n’étais pas seul dans mon attente qui cependant n’avait aucune raison de se transformer en bataille rangée. Y en avait pour tout le monde. Les regards échangés pouvaient être sympathiques, courtois et complices. Humanité et civilités dans une heureuse communion qui font plaisir à voir et entendre. « Je vous en prie. Après vous. Merci. Oui, quelle galère cette grève. Oui. Heureusement, nous avons ces vélos. Oui, très froid. Attention, celui ci ne fonctionne pas très bien. Ah ? Merci. » Je saisis mon code tel l’expert super habitué, me payant le luxe de distiller quelques conseils à ceux qui visiblement en étaient à leur première expérience. Mes enseignements 1 et 2 firent mouche auprès de ce public novice impressionné par ma maîtrise et mon aisance. J’aurais dû me douter qu’un événement extérieur allait gripper ma belle démonstration. Impossible de déverrouiller le vélo sélectionné. Le trop plein d’assurance et d’enthousiasme peut-il nuire ? Peut être ai-je voulu trop en faire en agrippant mon vélo les yeux quasi fermés face à un public trop facilement conquis aux premières étapes de la procédure. Une petite lumière rouge m’indiqua clairement que je ne pourrais guère aller plus loin avec ce vélib’ désormais coincé. L’angoisse des novices était perceptible, je tentais de les rassurer en leur indiquant que ça pouvait arriver, genre même aux meilleurs… mais que la borne électronique se chargerait de me fournir aussitôt un autre vélo. Hum. Du moins, c’est ce que je croyais. « Vous avez actuellement un vélib’ en circulation, rendez d’abord votre bicyclette avant d’en emprunter une nouvelle ». Mais je n’ai pas de vélib’ en circulation ! J’ai failli… ce n’est pas la même chose. Le public acquis à ma cause était prêt à témoigner mais avait aussi hâte de quitter cette porte de Versailles au plus tôt. Je décidai d’appeler le numéro de secours indiqué, 0.34 cts d’€ la minute et après un parcours interminable de «taper 1, taper 3, si … machin, taper 2, si machine taper 0. etc… » une dame pleine de compassion m’annonça qu’il lui fallait adresser un message au service technique avant que je ne puisse à nouveau emprunter un clou. En tout état de cause, ça ne se ferait plus aujourd’hui. Coup de massue véritable, je repartis hagard et indifférent au ballet des vélos autour de moi. A pied, donc, en attendant un miracle. La vue d’une nouvelle station me fit réagir. Et pourquoi ne pas me réabonner avec un autre code, un autre nom ? Après tout, pourquoi pas ? En même temps que je prononçais ces paroles je m’imaginais surveillé par le big brother du vélib’ qui avait dû enregistrer mon problème et qui risquait de se méfier. Je préférais donc appeler à nouveau mon serveur vélib’ à 34 cts la minute et vérifier la possibilité de louer un second vélo. Mes balbutiements, peut être, l’étrangeté de ma question sans doute aussi, il n’en fallait pas plus pour que mon interlocuteur s’interroge sur la réalité de ma démarche. Je lui expliquai alors ma déconvenue de la Porte de Versailles et de ce vélo resté bloqué indépendamment de ma volonté. Pour lui, ce n’était pas un souci. J’avais à retourner sur place et simplement à lui indiquer le numéro de code du vélo resté coincé. Il se ferait fort de me débloquer mon compte. Il m’offrit même la possibilité de le rappeler sur son propre portable et ainsi éviter le parcours du «taper 1, taper 3 (etc.) à 34 cts la minute. Que demande le peuple ? Un type nourri à l’idéal du service public et à l’aide humanitaire. Sauver son prochain. Il l’avait compris. J’étais celui là. De retour à ma station, j’essuyais une nouvelle désillusion. Je n’avais plus de crédit pour appeler le précieux numéro. Et bien entendu, le marchand de journaux du coin m’expliqua sèchement qu’il n’avait aucune carte, ni orange ni bleue. Pas envie de risquer sa peau pour zéro bénef’. « Va vous falloir voir ailleurs. » Comme c’était joliment dit. Je ne devais pas être le premier à lui demander une carte téléphone et de toute évidence, à part sa peau, il n’avait pas envie de sauver grand chose. Bien sûr, la boutique susceptible de proposer des recharges était sur le chemin déjà emprunté précédemment. Je n’étais plus à ça près. Comme une habitude des kilomètres superflus, en extra. Après ce nouvel aller retour, je pus enfin joindre mon sauveur. En quelques instants, mon samaritain réussit à débloquer la situation. La borne ne manifestait aucune restriction me concernant. Ma bonne foi avait été reconnue. J’étais à nouveau identifié comme un utilisateur honnête aux intentions simples et claires. Emprunter un vélib’. Mais c’était sans compter la vélocité d’un satané abonné qui venait de repartir avec le dernier vélo en état. Bah, je connaissais le chemin de la station suivante. Même de nuit. Car le soir avait fini par tomber. Je jetais des regards inquiets autour de moi. Rien ne semblait venir me contrarier. Des vélib’ en rangs d’oignons. Pas un chat, pas une tête d’abonné à portée de vue. Je pouvais indiquer fébrilement à la borne que je souhaitais le numéro 15. Il était là. Beau. Gris. Gonflé. A l’état brut quasi-sauvage. Je devais le dompter. Ne pas le brusquer. Avec une concentration et une précision extrême dans mes gestes, j’empoignais avec douceur le guidon de mon destroyer. Il ne manifesta aucune résistance. Je l’enfourchai aussitôt craignant une volte face de dernière minute. Non. Sa docilité était bien réelle. Mes coups de pédale lui convenaient. Je pouvais remonter Lecourbe, Sèvres et Rivoli. Direction Porte Dorée en bord de périph’. Le circuit loin d’être touristique n’empêchait pas le retour sur scène de mon humeur joyeuse. La descente de l’avenue Falguières offrait aux vélibistes une mini piste un poil étroite pour pédaler côte à côte. Une vraie file indienne serpentait à un rythme soutenu. Chacun en avait visiblement plein les bottes et ne tenait pas à prolonger outre mesure le plaisir de la ballade. La discipline du peloton allait voler en éclat à la vue de la station, la dernière, celle de l’arrivée. Le sprint était instinctivement engagé. Chacun vivait alors l’angoisse de la place libre et la crainte d’être le maillon faible du groupe. Un coup d’œil sur les forces en présence laissait augurer une arrivée musclée. Au coude à coude dans les derniers mètres, je grillais la politesse d’un jeune prétentieux. Effort inutile, il n’était pas sur un vélib’. J’avais oublié ce détail. C’est sans doute de cette surprise que profita un autre concurrent. Lui en vélib’ et à l’ambition clairement affichée. Il serait le premier à rendre son vélo. Mais, ni lui ni ses poursuivants ne trouveraient la moindre place. Je souris presque de notre déconvenue collective. La station de la porte dorée affichait complet. Remake du matin qui, en fait, ne prête guère à sourire. Falguières devait être remontée. Place aux grimpeurs. Je retrouvais mon style en danseuse énergique, cravate et écharpe au vent. A moi de glaner la première place. Je n’avais rien perdu de mes années vosgiennes. Jaune au classement, rouge par l’effort et vert par le dépit. Je changeais rapidement de couleur. L’avant dernière station n’avait guère plus de place libre. A voir les visages du peloton, je constatais que certains étaient visiblement pris par la panique du claustrophobe emprisonné dans un ascenseur. Comment se sortir de ce piège ? Il nous fallait rassurer et calmer les troupes. Après la vaine compétition, nous décidions d’unir nos forces et d’appeler le numéro d’aide à 34 cts la minute. Le message de l’opératrice était clair. La délivrance se trouvait Porte de Charenton. A 3 km de là. 20 places nous attendaient. La nouvelle n’en réjouit que très peu. Il fallait donc repartir. Pédaler encore. Puis revenir à pied. Pour en finir avec ce biathlon interminable. 20h20. Il était grand temps.

6 commentaires:

Cat a dit…

J'avais l'impression d'y être, je termine la lecture essoufflée, quel périple !

auteur a dit…

Qu'est-ce que ça fait du bien de te lire ! Et d'habiter Strasbourg !!
Bon, j'espère que tu l'as envoyé à "Libév" ta chronique "Vélib".

Nicolas a dit…

Excuse-moi pour "auteur" ! pas bien réveillé encore apparemment.

Jules anonyme a dit…

5 remarques:
-J'espère que le costume a fini au pressing...
-Finalement "à Paris à vélo, on ne dépasse pas forcément les autos": quel blagueur ce Bourvil!
- OSS 117 aurait fait mieux: il serait aller à l'entretien avec (pas forcement de bon goût vu le lieu!)
- J'espère que cette expérience du vélib ne déteindra pas sur la carrière à venir de Monsieur le Maire: a t il un vélib dans la tête?
- mon vélo est à plat au fond du jardin et j'évite de le dépoussiérer pour ne pas mourir dans les rues de Casa

Anne a dit…

Ben mon grand, pire que le marathon de marrakech en janvier dernier, alors ????

Sache que marcher, dans Bischheim, même avec -2°, cela reste une autre aventure et même que le dimanche matin on peut croiser CB, tu connais ???
J'ai bien ri, c'est pour quand la prochaine expédition ????
Bisous

MB a dit…

Prochain objectif : mollets de coq et cuisses de grenouille...